Les habitants oubliés de l'Obersalzberg : la vie avant les expropriations
Lorsqu'on évoque l'Obersalzberg, les noms du Berghof, du Kehlsteinhaus ou encore des principaux dignitaires du IIIe Reich viennent immédiatement à l'esprit.
Pourtant,
bien
avant
de
devenir
l'un
des
centres
de
pouvoir
les
plus
importants
du
régime
nazi,
l'Obersalzberg
était
avant
tout
un
village
de
montagne
vivant,
tourné
vers
l'agriculture
et le tourisme.
Situé
au-dessus
de
la
vallée
de
Berchtesgaden,
l'Obersalzberg
était
un
Bergbauerndorf,
un
village
de
paysans
de
montagne
dont
les
habitants
exploitaient
les
terres
depuis
plusieurs
générations.
À
partir
des
années
1860,
la
beauté
du
paysage
alpin
attire
un
nombre
croissant
d'aristocrates,
d'artistes
et
de
riches
citadins
venus
profiter
de
la
fraîcheur
estivale
et
du
calme
des
montagnes bavaroises.
Beaucoup tombent sous le charme des lieux et y acquièrent des résidences secondaires. Des pensions, auberges et maisons de villégiature voient progressivement le jour.
Parmi
les
figures
marquantes
de
cette
époque
figure
Mauritia
"Moritz"
Mayer,
dont
la
Pension
Moritz
contribue
largement
à
faire
connaître
l'Obersalzberg
aux
voyageurs
de
toute
l'Allemagne.
Des personnalités telles que Johannes Brahms, Clara Schumann, Carl von Linde ou encore l'écrivain Richard Voß séjournent dans la région et participent à sa renommée.
Le quotidien des habitants est alors partagé entre l'agriculture, l'exploitation forestière et l'accueil des touristes.
Les fermes de Bodnerlehen, Beim Reiter, Brandstatt ou Schifferlehen constituent autant de petites communautés familiales où plusieurs générations vivent sous le même toit.
Les enfants empruntent les chemins forestiers pour rejoindre l'école.
Les cloches des troupeaux résonnent sur les alpages.
Les visiteurs affluent durant la belle saison pour profiter de l'air pur des montagnes.
La
prospérité
touristique
est
telle
qu'en
1921,
l'Obersalzberg
reçoit
officiellement
le
statut
de
station
climatique
de
montagne
(heilklimatischer
Höhenkurort),
consacrant
son
importance croissante dans le tourisme bavarois.
Rien ne laisse alors présager le bouleversement qui se prépare.
En 1923, Adolf Hitler découvre pour la première fois l'Obersalzberg.
Séduit par l'environnement et l'isolement du site, il y revient régulièrement afin d'y préparer certaines décisions politiques importantes.
En
octobre
1928,
il
loue
la
Haus
Wachenfeld,
propriété
de
Margarete
Winter-Wachenfeld,
veuve
de
l'industriel
Otto
Winter,
qui
avait
fait
construire
cette
résidence
de
vacances
en
1916.
Après son arrivée au pouvoir en janvier 1933, Hitler décide d'acquérir définitivement la propriété.
Le 26 juin 1933, la vente est officiellement conclue.
Très rapidement, la modeste maison de villégiature est jugée insuffisante.
Entre 1933 et 1936, elle est agrandie et transformée pour devenir le Berghof, future résidence privée et centre de décisions politiques du dictateur.
Autour du Berghof se construit alors un vaste ensemble destiné à accueillir les principaux responsables du régime.
Hermann Göring, Martin Bormann et Albert Speer y établissent leurs propres résidences.
Des bâtiments administratifs, des logements pour le personnel, une caserne SS et diverses infrastructures de sécurité apparaissent progressivement sur la montagne.
Pour permettre cette transformation, le village originel doit disparaître.
Le régime crée le Führersperrgebiet, littéralement la "zone réservée au Führer".
Les habitants sont contraints de vendre ou d'abandonner leurs propriétés.
De nombreuses maisons, fermes, pensions et auberges sont démolies.
Les chemins deviennent interdits au public.
Les terres changent de propriétaire.
Le Centre de Documentation de l'Obersalzberg rappelle sans ambiguïté que "le village et ses habitants durent céder la place" et que la plupart des constructions furent rasées.
Derrière les images officielles du Berghof et les photographies de propagande se cache donc une autre réalité.
Celle des familles qui ont perdu leur maison.
Celle des agriculteurs contraints de quitter les terres cultivées depuis des générations.
Celle des hôteliers et aubergistes qui ont vu disparaître le fruit de toute une vie de travail.
Pour beaucoup, il ne s'agissait pas seulement d'un déménagement.
C'était la disparition d'un cadre de vie, d'une communauté et d'une identité profondément liées à cette montagne.
Dans les années 1930, l'Obersalzberg cesse progressivement d'être un village pour devenir un espace entièrement dédié au pouvoir national-socialiste.
Du village de montagne qui avait fait sa renommée, il ne reste bientôt presque rien.
Aujourd'hui, les visiteurs parcourent des sentiers forestiers, découvrent quelques fondations de pierre et contemplent des paysages redevenus paisibles.
Peu imaginent qu'à l'emplacement de ces clairières se trouvaient autrefois des fermes, des pensions, des auberges et des maisons familiales.
L'histoire de l'Obersalzberg ne commence pourtant pas avec le Berghof.
Elle commence avec ces hommes et ces femmes qui ont façonné ce paysage bien avant que la montagne ne devienne l'un des symboles du pouvoir nazi.
Comprendre leur histoire permet de mieux mesurer l'ampleur de la transformation subie par l'Obersalzberg entre 1933 et 1945.
Car avant d'être un centre de pouvoir, cette montagne était avant tout un lieu de vie.
Et derrière les ruines, les cartes et les archives, subsiste encore le souvenir des familles qui y vivaient lorsque l'Obersalzberg n'était qu'un paisible village de montagne.